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Noeuds de vie (Français) Broché – 7 janvier 2021 de Julien Gracq  (Avec la contribution de), Bernhild Boie (Préface)

Noeuds de vie (Français) Broché – 7 janvier 2021 de Julien Gracq (Avec la contribution de), Bernhild Boie (Préface)

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Un livre qui aurait constitué le moins cher et le plus envoûtant des cadeaux de Noël pour un jeune lecteur (une jeune lectrice) soucieux de s’abstraire des réalités pesantes et des perspectives utilitaires. Car il s’agit d’un ouvrage gratuit, en ce qu’il n’a pas pour visée l’amélioration du monde, bien qu’il ne s’interdise nullement l’analyse ou le jugement. Tout y est subordonné au travail de l’écriture, auquel il est demandé d’abord de produire de la beauté.

Nœuds de vie propose des parcours descriptifs de paysages, principalement français et plus spécifiquement peints sur le motif en revisitant les pays de Loire, berceau et refuge ; des réflexions de toutes sortes, d’humeur, de politique, d’Histoire ; des notules critiques concernant des écrivains sans cesse lus et relus (Rousseau, Stendhal, Proust, Valéry, une foule d’autres et d’abord des poètes) ; enfin, des aperçus souvent fulgurants sur la pratique, personnelle ou non, du métier littéraire.

Chaque amateur d’Un balcon en forêt ou de La presqu’île, ces textes étranges d’une rare puissance magnétique, aura sa préférence, même si l’ensemble est délectable en toutes ses parties. La mienne va d’emblée au chatoiement irrésistible du vagabondage diurne et nocturne à travers la France. Les « vues » y sont détourées par un regard de géographe d’une précision si extraordinaire que le paysage semble se construire sous les yeux du lecteur, s’animer comme dans la célèbre image des papiers japonais de Proust, d’où (de leur dépliage et de leurs contorsions dans l’eau) est sorti tout Combray. Image vivante, fluctuante, odorante, sensuelle, jamais statique sauf si l’observateur déçu la juge sans intérêt.

Gracq parcourait les routes, de préférence secondaires, à l’allure sans hâte de sa deux chevaux, attentif au moindre accident de terrain, aux vallonnements et aux mares, à la couleur et à la texture des sols, aux infinies nuances de la végétation, sensible aux changements de lumière, aux intempéries, à tous les imprévus d’une nature qu’il avait naguère, dans sa jeunesse, quadrillée et balisée à pied et à bicyclette. Le charme de sa prose tient en partie à cette proximité du concret, du tangible, qui n’est donnée qu’aux enfants de la campagne. D’ailleurs, qu’est-ce qui n’est pas d’enfance chez Gracq, dans la faculté d’éprouver la sensation au ras de la peau, des papilles, des cinq sens ? Le miracle réside là tout entier, c’est l’avènement, dans une langue à la fois cérébrale et charnelle, de la merveille constituée par ce mixte instable et pourtant solide de perception physique du réel et de sa métamorphose en phrases claires et flexibles, toujours inattendues et vibrantes.

Mais l’esprit d’enfance qui anime ces pages s’y infuse, s’y épanouit, est aussi ce qui évite à l’œuvre de tomber dans le maniérisme d’un figuratif trop léché, et lui permet de dépasser le trop de clarté qu’aurait une perfection simultanée de chacune des données du réel (la perfection froide d’un Jules Renard, d’un Louis Pergaud, miniaturistes fort estimables mais sans génie). Comme pour l’enfant, le paysage de Gracq est plein de choses non dites, d’êtres cachés, lourd de manigances redoutables, jamais loin de l’éternelle forêt de Brocéliande. Seul Henri Michaux parfois lui ressemble, chez qui « la nuit remue ». Gracq excelle à transformer le panorama français le plus paisible en un théâtre mystérieux hanté par les gnomes et les magiciens. Au cœur de sa bibliothèque la plus intime, Jules Verne et Tolkien ne tiennent-ils pas autant de place que Baudelaire et Rimbaud ?

On trouvera dans les sections du livre plus consacrées à la réflexion qu’à la description mainte autre raison d’admirer, en particulier la lucidité d’un artiste que l’évolution de l’univers, au cours du dernier tiers du XXe siècle et des premières années du nôtre, inquiète de façon prémonitoire. Partisan d’une vie retirée loin des honneurs médiatiques, modeste et heureuse, Gracq voit loin dans ses convictions écologiques et il est justement horrifié par la monstrueuse dynamique de la démographie humaine. La science-fiction pessimiste trouve donc en lui un défenseur, qui se remémore avec nostalgie l’immense liberté de se mouvoir seul sur les routes de France et de Navarre, surtout – et c’est un constat qu’ont pu faire même des gens bien plus jeunes que lui – pendant la période régressive de l’Occupation, où la circulation avait été partout réduite à presque rien.

Cette tendresse pour les heures enfuies, cette allergie à la foule, font-elles de Gracq un passéiste et un misanthrope ? Pas vraiment ; et, s’il trouve suspecte la notion de « prochain », ce n’est pas pour une célébration morose des écrivains d’autrefois, envers lesquels il conserve, comme pour jauger l’actualité littéraire de son temps, une liberté totale d’appréciation.

Mais, comme Proust, s’il considère souvent que sa vieillesse – à la fin des années 1970, il a près de soixante-dix ans – manque de grands écrivains, c’est parce qu’il est lui-même, en émule de l’auteur de la Recherche, un écrivain absolu, c’est-à-dire délié de toute obligation de respect, sauf à l’égard de ce que Breton appelle, dans l’Introduction au discours sur le peu de réalité, « mon beau langage ».

Pas plus que Proust ou Breton, Gracq n’est un précieux enchaîné à une écriture normée par les académies, ou même par les avant-gardes. En revanche, ce qu’il écrit repose sur une connaissance exhaustive de toutes les strates du français. C’est un écrivain rare, admirable praticien de la langue, d’une clarté lumineuse mais difficile aujourd’hui pour bien des lecteurs à cause de sa richesse même, car seule la beauté du style compte à ses yeux, ce qui est devenu tristement anachronique.

Cette beauté est maçonnée à partir de la luxuriance et de la polysémie (aujourd’hui peu exploitées, même en poésie) du vocabulaire et de la syntaxe. La création stylistique de Gracq aboutit à une splendide architecture d’images, de nature fondamentalement poétique. Ainsi d’une journée de mai : « À cette saison épanouie de l’herbe haute, la puissante encolure cornue [des vaches] qui émerge engluée de la verdure réjouit l’œil comme un attribut naturel et achevé du gonflement immobile de la sève, autant qu’un dauphin qui jaillit de la mer en rumeur. »

Image surprenante et pourtant immédiatement convaincante, parce qu’elle est de part en part pertinente (mer et herbes qui gonflent dans le vent ; vert de la prairie et vert marin qui se mêlent ; sève qui monte comme monte la vague avant que le dauphin n’en jaillisse, la portant sur son encolure). De ces phrases singulièrement parfaites, d’une rigueur et d’une invention absolues, on trouve des dizaines dans ce livre des merveilles. Personne n’écrit plus aussi bien que cela de nos jours. C’est un fait, et c’est une perte de substance dont on peine à deviner comment la littérature saura se relever.


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